Que reste-t-il de nos récits ? Vaste question, à laquelle nous tenterons de répondre dans cette série d’articles qui entend explorer nos nouveaux imaginaires et notre rapport actuel aux récits et à des images toujours plus nombreuses, dont on ne connaît pas toujours la source. Épisode 2 : Eddington, d’Ari Aster, ou comment les récits des uns se confrontent aux récits des autres.
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Des bisons tombent d’une colline. L’affiche en noir et blanc, à l’iconographie vintage, donne le ton du film d’Ari Aster : Eddington doit tout au western, dont il reprend les codes, mais s’il est toujours question de frontière (l’un des thèmes fondateurs du genre, et l’un des fondements de l’imaginaire socioculturel américain), ce ne sont plus seulement de frontières territoriales dont il s’agit. Celles dont se nourrit Eddington, ce sont ces murs invisibles que les réseaux sociaux et leur profusion d’images, d’opinions, de propos complotistes, de fake news et de faux prophètes, façonnent pour séparer les individus.
Entre le maire Ted Garcia (Pedro Pascal), libéral ardent défenseur du projet de construction d’un data center sur le territoire d’Eddington, et le shérif Joe Cross (Joachim Phoenix), défenseur asthmatique d’une Amérique passéiste construite sur les ruines des territoires indiens (reproduites dans le musée de la ville), rien n’a jamais vraiment été. Lorsque le shérif décide de se présenter à la mairie, c’est l’escalade. Une escalade qui finit en bain de sang façon jeu vidéo, comme l’illustration parfaite de ce que le récit américain est devenu : une somme de territoires symboliques en conflit les uns contre les autres, d’individus qui ne communiquent plus qu’à travers la violence, de récits qui ne se mêlent plus. Un récit où la vie humaine n’a plus d’autre valeur que marchande.
Ari Aster a ainsi imaginé un film dans lequel les plans sont faits d’espaces cloisonnés, séparés de vitres, de grilles, de trottoirs, qui isolent les individus, les font évoluer parallèlement les uns des autres. Dans ces espaces fermés, les écrans (de smartphone, de télévision, de surveillance, de viseur…) forment d’autres espaces fermés, dans un jeu de miroirs fascinant de vérité. Le western a accompagné la naissance du cinéma aux États-Unis. Ari Aster réinvente aujourd’hui le genre pour inscrire dans l’histoire cinématographique ce récit vertigineux de ce qu’est devenue l’Amérique, et cette époque qui ne peut plus échapper aux images que les individus produisent en toujours plus grand nombre. Avec une constante narrative cependant : à la fin, c’est toujours le plus fort qui gagne.
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