Sémiosine

L’interview #3 : créer, résister – « Je danserai malgré tout »

La sémiologue Mariem Guellouz, spécialiste du corps et de la danse, s’est prêtée au jeu de l’interview écrite. L’objet ? « Je danserai malgré tout », du collectif tunisien « Art Solution », clips qui, lors de leur diffusion sur les réseaux sociaux en décembre dernier, nous ont particulièrement intéressés. Danser, une autre façon de militer ? 

Sémiozine : Commençons par la citation de Stéphane Hessel qui ouvre la vidéo « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. »  Qu’est-ce qui, selon vous, relie ces deux notions ?

Mariem Guellouz : Créer et résister, d’un point de vue sémantique, sont deux énoncés qui ont des sens différents. Le verbe créer renvoie à l’existence, la réalisation, l’élaboration, l’imagination et la conception. Résister, au contraire, renvoie à opposer, supporter, lutter, repousser. Cependant, ces deux termes sont liés. Deleuze, dans son abécédaire, associe ainsi résistance et création dans la mesure où l’art consiste à libérer les hommes.

Le collectif tunisien « Art solution » est un exemple explicite de ce lien fort entre créer et résister. Il me semble important de revenir sur le contexte socio-politique dans lequel il est apparu. En mars 2011, quelques mois après la révolution tunisienne et suite à la victoire du parti islamiste en Tunisie, des artistes ont occupé l’avenue Habib Bourguiba avec un spectacle vivant. Des groupes salafistes sont intervenus en les agressant. Leur revendication était claire et explicite : « Dansez à l’intérieur du théâtre, la rue n’est pas à vous ». Un des artistes présents Bahri Ben Yahmed, choqué par les paroles des salafistes décide, avec son ami Chouaib de créer ce collectif et de se définir comme « danseurs citoyens ». Dans un entretien avec Bahri Ben Yahmed, celui-ci m’a expliqué son intérêt pour une danse urbaine et son attachement au droit de danser dans la rue.

La dénomination anglaise « art solution » dit quelque chose de la relation entre création artistique et résistance politique. Ces danseurs ont décidé de braver les interdits, de transgresser et de s’affirmer malgré tout, d’où le nom de leur performance urbaine : « Je danserai malgré tout ». D’un point de vue sémiolinguistique, on peut se demander à qui renvoie ce « je » : au danseur dans la vidéo ? A l’artiste tunisien ? Au citoyen tunisien lui-même ?  Dans des pays comme l’Iran ou le Pakistan, la danse est un art contestable et parfois interdit. Le syntagme « Je danserai malgré tout » est peut-être aussi la réponse du danseur/énonciateur affichant sa position vis-à-vis des menaces religieuses et conservatrices.

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Enfin, la référence à Hessel est tout à fait pertinente dans ce contexte. Cette affiche est placée à l’entrée d’une salle de théâtre à Tunis. Après la révolution, plusieurs artistes ont été menacés, agressés. Je prends l’exemple de l’incident du Printemps des Arts quand des groupes salafistes ont saccagé le palais de la Abdelya où des artistes contemporains exposaient. Suite à cette vague d’intolérance,une artiste tunisienne Nadia Jelassi a été inculpée par les autorités pour trouble à l’ordre public. Elle avait mis en scène une installation de bustes de femmes en niqab fixés dans un tas de gravier. Résister et créer sont alors devenus des énoncés inséparables.

S : Qu’est-ce qui, en dehors du cadrage donné par les éléments textuels, permet de signifier dans le clip la résistance ? Le choix des lieux (publics vs privés), le corps en mouvement (la danse) vs l’immobilité (« spectateur » de la rue), l’incongruité de la situation et les réactions que cela provoque (de l’indifférence à « l’imitation amusée » en passant par la gêne, la surprise…), le type de danse (classique, moderne, hip-hop) et de danseurs (homme, femme, homme+femme, etc.) ?

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MG : Dans cette performance, différents indices iconiques, textuels et scéniques renvoient à la résistance à travers la danse. D’abord l’absence de costume puisque les danseurs sont en habits de ville tout à fait anodins et quotidiens. Ils commencent par marcher comme n’importe quel citoyen dans un espace public et soudain, ils brisent cette attitude quotidienne par un geste dansé. Ensuite ces performers font le choix d’occuper des espaces publics : marché, centre commercial, station de métro, le trottoir du ministère de l’Intérieur, la devanture du théâtre national, devant les cars de police et de l’armée. Ce choix de lieux non usuels pour la danse est lui-même porteur de significations. L’absence de costume, de musique, de mise en scène, d’une limitation d’un espace explose les codes habituels d’une scène de spectacle et déroute le passant qui devient spectateur malgré lui. Ces ruptures codiques sont renforcés par le choix des danses (Break dance, Hip-hop, danse classique, contemporaine), qui entraînent des réceptions différentes auprès des passants.

En effet, il est possible de repérer des réactions diverses qui vont de l’indifférence à l’étonnement ou à la méfiance et plus rarement la participation. Il est intéressant de réfléchir aux réactions repérées sur les vidéos. L’indifférence ou la méfiance seraient à mettre en rapport avec les ruptures codiques dont nous parlions plus haut. Les danses choisies sont occidentales et même si elles sont de plus en plus pratiquées et légitimées en Tunisie, elles restent plus ou moins des pratiques exogènes à la culture tunisienne. Danser de cette façon dans des habits quotidiens est une sorte de double épreuve pour celui qui danse et celui qui regarde. Le danseur expose, s’expose et prend un risque. Le spectateur essaye de déchiffrer les différentes formes qui se déroulent devant lui.

Quand ces formes ne racontent pas, ne signifient pas, quand le spectateur n’a plus les clefs pour déchiffrer ces formes, celles-ci deviennent asignifiantes pour lui. On peut se poser la question de savoir quelle aurait été la réaction des citoyens face à cette performance si les danseurs avaient fait le choix de faire des gestes de danses traditionnelles tunisiennes ou de danse orientale. Y-aurait-il eu plus de participation ?

Par ailleurs il faut noter l’absence ou la rareté de réactions hostiles, violentes face à cette performance courageuse dans un contexte politique très difficile.

S : La danse comme arme de résistance, est-ce un phénomène nouveau ? Y-a-t-il eu des précédents en Tunisie ou ailleurs dans le monde ?

MG : Danser et se dire danseur dans un pays de culture arabo-musulmane est en soi un acte de résistance. Dans les pays du Maghreb, il n’y a pas de statut juridique du danseur. Du point de vue social, le conservatisme ambiant dans ces pays marginalise le métier de danseur. Cependant, la danse est présente dans les cérémonies, les fêtes, même dans la vie quotidienne. Les Tunisiens dansent et aiment danser. Cette activité est comme une micropolitique du corps, de la sexualité et du désir dans des pays marqués par des déchirures et des contradictions.

La danse a, par ailleurs, souvent été un acte de résistance : voir par exemple les performances de la Judson Church au Etats-Unis dans les années 1970 avec Merce Cunningham et Lucinda Child ou encore les expériences de la chorégraphe américaine Anna Halprin de faire danser ensemble des noirs et des blancs dans un contexte de ségrégation raciale.

Plusieurs spectacles de rue ont eu lieu en Tunisie après la révolution. Occuper les espaces publics, ouvrir la scène, faire participer le public sont des pratiques connues qui apparaissent souvent dans des moments de changements et de bouleversements sociopolitiques.

S : Peut-on rapprocher ce cas d’autres formes de contestation (en marge des défilés traditionnels) qui utilisent le corps et/ou le nu, comme les Femen ?

MG : Toutes ces formes de contestations qui utilisent le corps comme objet de résistance ont été très discutées en sciences humaines et notamment dans le courant des gender studies. Je pense aussi à la féministe égyptienne Aliaa Elmahdy qui a eu le courage d’exposer son corps nu afin de faire réfléchir aux droits de la femme dans la société égyptienne. Le 20 décembre 2012, cette jeune militante a exposé une deuxième fois sa nudité devant l’ambassade d’Egypte en Suède accompagnée par des Femen.

Toutes ces réactions ainsi que la danse rentrent dans le cadre des performances et, en ce sens, la danse n’est pas vraiment spécifique comme arme de résistance. Il semble que sa spécificité se situe dans sa capacité à détourner les langages, à jouer des codes et à bouleverser les sens. L’autonomie du langage corporel lui attribue une puissance particulière.

S : Pour conclure, est-ce que cette manifestation ne s’inscrit pas dans une tendance à manifester autrement et surtout à trouver des moyens de contestation « exportables » sur les réseaux sociaux, qui obligent pour se faire entendre à se singulariser ? Comme par exemple ce baiser échangé lors des émeutes de Vancouver dont la photo a été reprise de nombreuses fois.

MG : Les réseaux sociaux ont eu un rôle extrêmement important dans les révolutions arabes. Cette image, par exemple, de la féministe égyptienne nue a circulé sur facebook, tweeter, etc. Les nouveaux médias changent non seulement les rapports à l’autre (relations amoureuses, amicales) et les modes de subjectivation, mais aussi les façons de lutter et résister. Ils  peuvent permettre de participer au processus de résistance en entrant directement dans la logique des signes d’une planète mondialisée ou de ce que Marshall McLuhan appelle « le village global ».

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