Sémiosine

Interview #4 : La transparence, entre visible et invisible

Que se cache-t-il derrière le mot Transparence ? Ophélie Hetzel, sémiologue et linguiste, s’est prêtée au jeu de l’interview pour nous en raconter l’histoire et les significations.

Sémiosine : La transparence… vaste sujet !

Ophélie Hetzel : En effet… Et le meilleur point d’entrée de l’histoire de la transparence me semble être son versant linguistique, dans la mesure où la langue est le témoin d’un ensemble de pratiques sociales, d’un ensemble d’expériences. Elle n’est pas une simple abstraction, elle est l’archive vivante non seulement de la manière de dire, mais aussi de la manière de faire. La langue n’est pas un système qui vivrait hors du monde. Elle est dépendante de tout un ensemble de pratiques sociales, idéologiques, économiques, politiques en rapport avec les forces qui agitent et traversent la société. On sait bien depuis Bourdieu que la langue est un instrument de pouvoir et qu’il faut en maîtriser certains codes. On sait moins, ou on oublie, qu’au-delà ou en-deçà de ces codes sociaux discriminants, la langue est ce par quoi le monde fait sens pour nous, ce qui justement le fait émerger comme monde pour nous. De ce point de vue la langue, et c’est ce qui justifie que l’on commence par elle, institue des pratiques tout en étant leur témoin. On peut dire qu’elle est un « instituant institué ». Elle est aussi productrice de nouveaux sens qui débordent. C’est vivant, c’est un cercle. Vertueux ? Vicieux ?  Il y a en tout cas une dialectique qui se met en place entre les pratiques linguistiques et les pratiques sociales, culturelles.

Sémiosine : Commençons donc par l’histoire du mot « transparence ».

Ophélie Hetzel : Son histoire n’est pas linéaire. Du point de vue étymologique, l’information est lacunaire et il n’y a guère que Le vocabulaire européen des philosophies qui insiste sur la filiation grecque originaire du mot. On trouve le plus souvent l’origine latine de transparens « paraissant au travers ». Mais le sens du mot latin n’est qu’un calque du grec diaphanês. De dia, « ce qui sépare » et phaino, « se montrer, se manifester» et « les phénomènes » (au sens de « ce qui apparaît »), lui-même dérivé de phôs, « la lumière ». Pour les Grecs, à partir d’Aristote qui justement conceptualise la notion de Diaphane, le visible est quelque chose qui ne peut intervenir que dans un espace déjà séparé et lui-même invisible, le diaphane. La vision n’est possible que par ce milieu intermédiaire qui permet la circulation des flux de lumière entre les objets et l’œil. On retrouve chez les auteurs romains traducteurs et héritiers d’Aristote la glose du diaphanês en transparens, avec de fait un certain nombre de modifications de sens : trans est là pour dia, parens pour phanês. Trans inscrit une limite alors que dia inscrit un intervalle. Dans dia, on trouve l’idée de circulation d’un point à un autre – en l’occurrence de la lumière. Dans trans, au contraire, il y a l’idée d’un philtre à travers lequel on voit. Aujourd’hui, nous sommes plus romains que grecs.

Sémiosine : Comment en sommes-nous arrivés là ?

Ophélie Hetzel : Par le jeu de la traduction dont on sait depuis longtemps qu’elle est trahison…. et donc création ! Les Romains ne voient pas le monde comme les Grecs et le latin institue cela. Plus tardivement, la mue est quasi complète dans la mesure où ce diaphane-transparent n’est plus conçu comme principe même du processus de la vision, mais comme simple attribut descriptif de certaines matières. Aux XIIIe et XIVe siècles, selon l’archive lexicographique, transparens s’emploie essentiellement pour décrire l’eau, l’air, certaines pierres. Il est peu explicité. Il faut attendre les premières théories optiques sérieuses, comme La dioptrique de Descartes, pour que le mot soit davantage présent dans les dictionnaires, mais sans aucune connotation. C’est un simple terme descriptif de base. On a complètement oblitéré, et de plus en plus, l’héritage grec. La question de l’intervalle et du philtre est passée à la trappe. La compréhension de la vision va ainsi remettre en cause notre rapport au monde : ce ne sont plus les objets qui pénètrent l’œil. Commencent à émerger souterrainement l’idée du point de vue et corrélativement l’idée du sujet, concept cartésien par excellence.

Sémiosine : Mais toujours pas d’usage métaphorique du mot…

Ophélie Hetzel : Les usages métaphoriques apparaissent au XVIIIe siècle, le bien nommé siècle des Lumières. Cela coïncide avec tout un chambardement des pratiques. Les Lumières inventent non pas le sujet mais l’individu, et avec lui l’introspection – qu’on pense aux Confessions de Rousseau. Ils inventent également l’Encyclopédie, qui a pour projet de rendre le monde visible dans sa totalité. Rendre donc visible à la fois le monde et l’individu, pour lui-même et pour les autres, comme en attestent la naissance du genre autobiographique et celle de la pornographie. La transparence est alors valorisée dans le sens de sincérité, de vérité.

Sémiosine : La transparence, c’est la naissance de l’intimité.

Ophélie Hetzel : Oui, le XVIIIe siècle invente la pornographie au moment où il invente l’intimité. La chambre à coucher, la salle de bains, c’est le XVIIIe siècle. Autrement dit, des espaces clos pour le corps qui, évidemment, engendrent le trou de serrure qui les accompagne. A mesure que l’on cache, on a envie de voir. C’est tout le sujet de l’œuvre de Sade. C’est aussi la naissance de l’anatomopathologie : on montre l’intérieur des corps, des moulages des organes, dans des expositions jugées obscènes, qui sont interdites aux femmes pour cette raison.

Cette transparence de l’âme et du corps s’accompagne donc de la volonté de rendre visible un monde connaissable qui vise à faire refluer les forces de l’obscurantisme, du religieux et qui va de pair avec cette volonté nouvelle de connaissance des populations – ce que Foucault appelle « l’invention des disciplines ».  On voit donc se mettre en place les premiers recensements, les contrôles hygiéniques pour la santé publique, les contrôles de population… Tout ce mouvement de contrôle et de surveillance de la population en Europe et particulièrement en France trouve son symbole dans une invention architecturale anglaise : le panoptique de Bentham. C’est une tour centrale autour de laquelle se déploie une structure globalement circulaire, comme un anneau dans lequel sont construites des cellules transparentes. La tour centrale, elle, est opacifiée, ce qui fait que les gens qui sont détenus dans les cellules ne savent jamais s’ils sont surveillés ou non. Ils peuvent être surveillés, vus en permanence sans voir eux-mêmes. Bentham veut rapidement appliquer son modèle aux prisons, qui, à l’époque, étaient peuplées non seulement de délinquants mais également de fous, de lépreux, de tous les parias et marginaux de l’époque, mais aussi à l’usine, à l’école, à tous les domaines qui exigent un contrôle en vue de discipliner les gens. La force de ce panoptique est qu’il repose sur un mécanisme partiellement transparent qui donne le pouvoir à cet œil central, à la manière d’un « Big Brother » avant l’heure. Comme les gens ne savent pas à quel moment ils sont surveillés, ils intériorisent la contrainte de la surveillance. Ils agissent ainsi toujours en conséquence de cette surveillance hypothétique, incontrôlable et constament possible.

Sémiosine : Le XVIIIe siècle est donc un siècle charnière pour ce mot de « transparence ».

Ophélie Hetzel : Pour synthétiser, c’est l’apparition du sens métaphorique lié à des pratiques sociales qui toutes visent à la connaissance, au contrôle, à la surveillance, c’est l’apparition d’une forme architecturale transparente qui explicitement vise à la surveillance et c’est la propagation de cette idée selon laquelle l’individu se doit d’être conforme au collectif. Il y a donc une transparence qu’on pourrait juger positive dans cette idée de connaissance, de découverte de soi, d’ouverture, d’accumulation du savoir, d’égalité aussi (c’est l’esprit de la Révolution Française), mais avec ce revers négatif du contrôle et de la mise sous surveillance, d’une mise en conformité de l’individu sur le collectif.

Sémiosine : Par la suite ?

Ophélie Hetzel : Après, il n’y a pas de changements majeurs. Le mot va continuer sa vie métaphorique, puis il va se spécifier selon deux axes :

  • la désignation de l’air, du ciel comme quelque chose de transparent ;
  • l’allusion à une pureté, une innocence, une sincérité – on parle d’âme transparente, de cœur pur et transparent.

Le changement a donc eu lieu au XVIIIe siècle, puis cela se diffuse. Le grand tournant suivant se situe, lui, au XXe siècle, non dans l’histoire des sciences ni dans la philosophie, mais cette fois dans la politique et l’économie. Aujourd’hui, on parle de transparence au sujet de tout, de la vie publique, des comptes… On exige la transparence en général. C’est devenu une espèce de notion inséparable de l’idée de démocratie contemporaine. Bref, c’est l’histoire d’une trahison de traduction !

Sémiosine : c’est-à-dire ?

Ophélie Hetzel : Il faut remonter au milieu des années 80, l’URSS de Mikhaïl Gorbatchev entame un mouvement de réformes que l’on connaît sous le nom russe de Perestroïka. Un des grands volets de cette conversion progressive à l’économie de marché, notamment par la privatisation d’entreprises nationales, c’est la Glasnost soit l’entrée d’une dose contrôlée de démocratie dans le monde soviétique. Or, cette notion va être traduite dans tout le monde occidental par « transparence », alors qu’étymologiquement, glasnost vient de golos, « la voix», et signifie « rendre public par la voix ». Rien à voir donc, c’est le cas de le dire, avec le visible … Glasnost correspond en fait au terme français de publicité avant que son sens ne se spécialise dans le champ commercial. C’est au final pour rendre compte du mot russe de glasnost, que l’on assiste au milieu des années 80 à une explosion de l’usage du mot transparence, notamment dans la presse nationale française, dans le journal Le Monde par exemple. Transparence est employé pour gloser, expliciter le terme de glasnost et est donc donné à titre de traduction, souvent accolé au mot russe. Progressivement transparence va s’autonomiser, tout en conservant le sens acquis à ce moment-là de « rendre public ». Tout au long des années 90, il va accroître sa diffusion dans les discours journalistiques, portant avec lui les valeurs de démocratie et de modernité qu’il avait engrangées lors de son compagnonnage avec glasnost.  Puis, à partir des années 2000, l’indépendance sémantique étant conquise et les modes de pensée contemporains largement infusés, il se répand de manière exponentielle. Transparence devient un slogan, un fétiche linguistique. On le met à toutes les sauces, mais il est surtout lié aux médias, aux institutions, aux communicants. Un peu comme gouvernance ou développement durable. Or, ce qui est intéressant, c’est que la particularité du transparent, c’est fondamentalement d’être invisible. Le transparent, c’est ce qui ne se voit pas mais qui permet de voir au-delà de lui-même. C’est la vitre, qui permet de voir à l’extérieur parce qu’on ne la voit pas. Il y a donc une espèce d’abus de langage. Quand on dit « rendre transparent », on pense « rendre visible » et pas du tout « rendre invisible ».

Sémiosine : Comment l’expliquez-vous ?

Ophélie Hetzel : Ce pourrait être un retour du refoulé : plus on nous cache de choses, plus on nous dit que c’est transparent. Eh bien, en effet, c’est transparent, on ne les voit pas ! L’histoire d’Edward Snowden et celle de Wikileaks sont vraiment intéressantes à ce sujet, puisqu’il s’est agi de mettre illégalement sur la place publique un certain nombre d’éléments invisibles pour les populations. On connaît la suite : rendre réellement visible ce que l’on préfère garder secret a un prix…. Dans la transparence, c’est donc aujourd’hui l’opacité qui prime. Pourtant le sens hérité des Lumières d’ « honnêteté », de « sincérité » se maintient et constitue d’ailleurs une ligne de défense communicationnelle désormais classique. Souvenons-nous d’Eric Woerth qui en avait fait un leitmotiv de ses protestations d’innocence, ou plus récemment, suite à “l’affaire” Cahuzac, de la mise en place d’une Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. La vie publique serait-elle devenue si privée qu’elle n’est plus accessible au regard ? On voit bien l’aveu paradoxal, ou redondant, au choix, d’une telle formule. Et peut-être pourrait-on s’amuser avec l’hypothèse que cette valse-hésitation entre les mots et les choses, la parole et les actes, permet à l’autre sens de transparent de subsister malgré tout… Car ne l’oublions pas, être transparent, c’est aussi, et justement, être invisible, comme dans l’expression populaire : « ton père n’est pas vitrier, t’es pas transparent », sous-entendu « pousse-toi de là, tu m’empêches de voir ». Le transparent oscille donc entre le visible et l’invisible.

Sémiosine : Aujourd’hui, dans les cosmétiques par exemple, on voit de plus en plus de packagings transparents. Comment l’expliquez-vous ?

Ophélie Hetzel : Dans un pack de cosmétique, on a une double transparence en général. On constate statistiquement que les packs transparents sont réservés aux produits eux-mêmes transparents. Il est rare de trouver des produits opaques dans un pack transparent. C’est vrai pour les shampooings, les produits ménagers, les lessives, l’eau… C’est toujours une transparence dont les couleurs vont être travaillées, ça va être reteint soit par le pack lui-même, soit par le produit à l’intérieur qui va être teinté. Mais tous les shampooings, par exemple dans lesquels le mot pureté apparaîtra sur le nom du produit, seront intégralement transparents, comme Pure de Pantene. Ils seront tous transparents, le pack et le liquide. Qu’est-ce qu’on nous dit ? Qu’on ne nous cache rien, qu’on a totalement accès à la réalité du produit, et en même temps, que ce produit est pur, originel, immaculé, sans tache. Le transparent serait comme un nouveau blanc. A ceci près qu’il ajoute la question du savoir, là où le blanc n’est que moral.

 

Sémiosine : La transparence, c’est donc également montrer le fonctionnement et la simplicité d’un mécanisme, d’un produit ?

Ophélie Hetzel : La simplicité, l’épure… Mais cela va bien plus loin. Prenons les premiers iMac qui ont signé le retour d’Apple dans les années 1990. Leur particularité était précisément qu’ils étaient transparents. Il fallait montrer le fonctionnement interne de l’ordinateur, alors que si on n’est pas informaticien, on ne comprend de toute façon rien. Ainsi, Apple a déclaré une guerre sémiotique extraordinaire à IBM en s’insurgeant contre la bureaucratie, ce monde uniforme symbolisé par les rayures bleues et blanches ou grises qu’analyse Jean-Marie Floch. Apple a crié haut et fort : nous, on garde les bandes mais elles seront de toutes les couleurs, comme un arc-en-ciel en désordre pour signifier qu’on se place du côté de la créativité, de l’individualité. Il faut revoir cette fameuse pub de 1984 : dans un univers carcéral totalitaire tout gris, une masse indistincte d’individus assistant à un meeting de propagande est perturbée par l’arrivée d’une fille à la Jane Fonda qui fait exploser l’écran pour en faire surgir la couleur. Il y a donc d’un côté le monde bureaucratique d’IBM, opaque et froid vs un monde de créativité, de fun mais aussi de transparence qui renvoie à l’ambition de Steeve Jobs : rendre accessible à tous l’outil informatique, accessibilité matérialisée par cette coque transparente.

Sémiosine : Qu’est-ce que l’accélération de l’usage du mot transparence dit de nous aujourd’hui et de la société dans laquelle on vit ?

Ophélie Hetzel : C’est un mot symptôme. On parle beaucoup de la crise de la démocratie, de la crise de la représentation (les dernières élections, le taux d’abstention toujours plus grand…). Mais plus il y aura une exigence d’un réel débat public, plus la transparence viendra jouer comme un masque. C’est un mot un peu pervers. A mesure que les populations se sentent dépossédées d’une voix publique, on leur propose la pulsion scopique. Là où il faudrait de l’action, de la participation, de la parole, des actes, de l’échange, une reprise en main, on propose aux gens d’être de simples spectateurs. Parce que la transparence, c’est bien cela : juste voir, ne pas agir. C’est un mot qui prétend guérir les maux auxquels on est confrontés alors qu’en réalité, il les entretient.  C’est un mot de communication, un mot qui paradoxalement cache. C’est un mot symptomatique : il explose les statistiques dans les journaux lorsqu’une affaire de corruption éclate, lorsqu’un scandale est révélé. La première fois, c’était lors de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en pleine Glasnost donc… C’est par conséquent un mot qui joue comme un leurre, de manière assez perverse, mais dont la perversité est contenue dans le sémantisme même – être transparent, c’est ainsi que nous l’avons vu, être invisible. Dans le mot lui-même, on trouve cette espèce de mensonge.

Sémiosine : Au cinéma, et particulièrement dans les films de science-fiction et d’anticipation, le transparent est un signe du monde futur.

Ophélie Hetzel : Et la liste est longue : The Island, Minority Report, Intelligence Artificielle… Dans les mondes d’anticipation, la transparence est généralement associée au blanc, qui porte les connotations de pureté, d’aseptisation, comme dans 2001 L’odyssée de l’espace de Kubrick.  La transparence devient le signe d’un monde technologique, machinique, lisse et froid. Tout y est quantifié, mesuré, contrôlé, disciplinarisé… un peu comme dans le panoptique de Bentham au fond. C’est dire que le cinéma d’anticipation a bien saisi la valeur de modernité associée à ce signe, mais semble avoir délibérément laissé de côté la valeur de démocratie que l’on trouve dans le mot. On peut même dire que dans ces films, le transparent vient matérialiser l’absence de liberté et de vie collective socialisée. On remarque  également que les textures transparentes sont régulièrement utilisées pour incarner des formes de vie extraterrestre, comme dans Abyss ou Intelligence Artificielle. Si l’on songe à Rencontre du troisième type, à Allien ou à E.T., il est clair que l’imaginaire iconique s’est transformé. Il me semble qu’on y retrouve cette vieille dichotomie du corps et de l’esprit : le corps doit s’effacer ; ce qui vaut le plus, c’est l’âme. Au niveau technologique, la transparence va dire la modernité et l’illusion d’une vérité, comme dans The Island, mais aussi le devenir d’humains qui ne seraient plus que purs esprits, avec juste une membrane qui laisse tout passer. Des humains qui deviendraient eux-mêmes une onde, un flux.

Mais le premier film qui met en scène la transparence avec une conscience sémiologique énorme, ce n’est pas un film de science-fiction. C’est Playtime de Jacques Tati, qui évoque un monde qui devient faux, inaccessible et incompréhensible. Jouant sur la caractéristique physique des matériaux transparents qui soit reflètent, soit sont invisibles, Jacques Tati met en scène un univers où tout n’est plus que reflet, explosion des limites spatiales et géographiques, où tout semble identique et où il n’est plus possible de rien reconnaître, ni le dedans, ni le dehors, ni la vie professionnelle, ni la vie domestique, ni la France…. ni les États-Unis. Tati se cogne contre ces murs de verre, ne voit plus où est la sortie. C’est labyrinthique, un peu comme ces palais des glaces dans les fêtes foraines : plus c’est transparent, moins on voit. On ne s’y retrouve plus.

Sémiosine : Pourquoi choisir des matières transparentes pour donner cette idée du futur ?

Ophélie Hetzel : On peut émettre une hypothèse. A partir de la révolution industrielle du XIXe siècle, qui marque rigoureusement une volonté de modernité, de développement technique, industriel, d’une production qui viendrait irriguer la vie quotidienne, la simplifier, la faciliter, on invente la serre. Or la serre est liée à l’idée d’artifice puisqu’il s’agit de faire vivre des plantes incapables de se développer ici pour les faire vivre tout de même ici. La serre est en verre et en métal. Le métal est un des matériaux phares de cette modernité qu’incarne la révolution industrielle. C’est le chemin de fer, les gares… On l’associe au verre pour permettre aux rayons du soleil et à la chaleur d’y pénétrer. Et c’est pour l’Europe un signe de modernité. La serre permet l’importation d’espèces exotiques, elle est reliée via le fer à la tour Eiffel, à l’Exposition Universelle, à tout ce qui dit « bouleversement technique gigantesque ».  Huysmans s’en est fait le parfait relais avec A Rebours, le roman de la décadence et de la question de l’artifice.

Sémiosine : Le verre est donc un signe du moderne ?

Ophélie Hetzel : Le verre permet la circulation, une circulation des régimes de visibilité tout en limitant le déplacement des corps. C’est le même mécanisme que pour le mot : comme je vois, j’ai l’impression de pouvoir circuler, alors qu’en réalité le verre crée des frontières invisibles qui rendent indistincts le dedans et le dehors. La transparence ne vise rien d’autre qu’à contrôler nos manières de vivre. Facebook, le contrôle informatique, les passeports biométriques… On dématérialise tout, on « invisibilise » les choses, et en même temps le contrôle ne s’est jamais effectué avec autant de précision. Bref, c’est l’idéologie dominante de notre époque, elle-même héritée de la modernité du XVIIIe siècle.
Outre ses activités de conseil en communication et marketing, Ophélie Hetzel enseigne la sémiologie à l’ECV Paris et prépare une thèse sur la transparence.

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