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Chocolat, de Roschdy Zem : une affiche peut en cacher une autre

L’affiche de Chocolat de Roshdy Zem en convoque une autre, en creux : celle de Vénus noire d’Abdellatif Kechiche. Si ces deux films parlent de la même chose, leurs affiches promettent deux expériences de cinéma bien différentes.

Chocolat est au centre de la piste et de l’affiche. Les bras généreusement ouverts, la tête levée, fier, il arbore un large sourire. Si le blanc de son gilet et de ses gants contraste fortement avec le noir du pantalon et du chapeau, suggérant le thème principal du film (le racisme ordinaire dans les années 20 en France), le rouge de la veste vient dire le costume de scène qui recouvre le corps du sujet qui s’exhibe. Car Chocolat est ici le maître du jeu : il tourne le dos aux spectateurs, dont les regards sont braqués sur lui, et à ce clown blanc au visage triste et sévère qui ne partage visiblement pas sa joie. L’image construit ainsi la figure d’un héros, par la position du corps face à l’objectif, en contre-plongée. Si l’on rit, nous observateurs qui sommes du bon côté de l’image, c’est avec lui, le héros.

Cette affiche en rappelle, comme en miroir, une autre : celle de Vénus Noire, d’Abdellatif  Kechiche, sorti en 2010. Il est là aussi question de représentation, sauf que ce n’est plus le héros-sujet qu’on représente, mais un corps-objet qu’on montre : ce corps de femme sans visage, présenté de dos, qu’une main menaçante exhibe devant un public visiblement aux anges. La mise en image nie ainsi l’identité d’un corps qui n’est rien de plus qu’une forme (une Vénus) dotée d’une couleur (noire). L’observateur est lui placé dans la position inconfortable de complice de cette exhibition puisque son regard se porte au même niveau que le corps, et derrière lui. Complice surtout de la main autant que du public représenté qui ne rit plus avec le sujet mais qui rit bien de l’objet sans visage.

Les deux films sont les biopics de personnages ayant vécu à des époques où le racisme ne se posait pas encore en termes de combat politique. Sur les deux affiches, l’ambiance jaune sépia créée par les lumières artificielles dit le film historique à costumes. Mais si, dans le cas de Chocolat, il y a mise en scène d’une victoire désirée sur les stéréotypes véhiculés en particulier par le titre, dans le cas de Vénus noire, l’espoir semble totalement absent d’une image qui s’asphyxie elle-même dans la fumée qui se concentre au niveau du titre. L’affiche de Chocolat annonce ainsi une comédie dramatique dans laquelle le spectateur pourra s’émouvoir du traitement humaine et social infligé à un personnage au cours d’une époque peu glorieuse de l’histoire de France. Celle de Vénus noire annonce un film politique sur un drame humain et social pas si lointain et nous promet une expérience de spectateur probablement culpabilisante.

Bonus :

Chocolat, film de Roshdy Zem avec Omar Sy  et James Thierrée (2016)

Vénus noire, film d’Abdellatif Kechiche avec Yahima Torres et Olivier Gourmet (2009)

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